Un colloque international de patristique ayant pour thème : « Patristique et œcuménisme. Thèmes, contextes, personnages. », s’est tenu du 17 au 19 octobre à la Faculté de théologie orthodoxe de Constantsa (Roumanie), sur les bords de la Mer Noire. Organisé par le patrologue roumain Christian Badilita, et le professeur Razvan Ionescu (Université de Constantsa), le colloque était placé sous le patronage de Mgr Théodose archevêque de Tomis (ancienne Constantsa) et doyen de la Faculté de théologie orthodoxe. Les participants étaient 16 professeurs ou chercheurs chrétiens provenant d’Occident et de Roumanie (Canada, France, Grande-Bretagne, Italie, Roumanie).
Dans son allocution d’ouverture, l’archevêque a rappelé l’importance des études patristiques dans le dialogue entre Orient et Occident. À ses souhaits de bienvenue a succédé un message du patriarche Daniel de Roumanie, encourageant les travaux du colloque pour faire grandir la compréhension mutuelle entre les Églises par un retour aux sources des Pères. « À la lumière des saints Pères de l’Eglise, a souligné le patriarche, le père Stăniloae nous a appris comment dépasser toute idolâtrie d’un langage théologique de répétition, montrant que les dogmes ne prétendent pas, par leur formulation, épuiser la vérité divine mais la protègent contre la déformation et la rationalisation hérétique. […] l’appel lancé par le père Georges Florovsky au congrès des facultés de théologie d’Athènes, en 1936, est bien valable de nos jours encore : “Revenons aux saints Pères !” »
Le p. Andrew Louth, prêtre orthodoxe et professeur émérite de patristique (Université de Durham, Grande-Bretagne) a introduit le thème « Études patristiques et œcuménisme » en rappelant que les Pères de l’Église peuvent être une base d’unité à condition de les aborder de façon contextuelle. Il a illustré son propos par différents exemples, notamment la redécouverte de l’ecclésiologie eucharistique pour retrouver le sens de la communauté. Le p. jésuite Dominique Gonnet (Institut des Sources chrétiennes, Lyon) a ensuite évoqué « La portée œcuménique de la collection Sources chrétiennes », rappelant les grandes étapes de cette collection scientifique de textes patristiques ainsi que son orientation théologique. Le débat a ensuite porté sur la connaissance des Pères latins dans l’Église d’Orient et la nécessité de les recevoir dans leur contexte propre.
Lorenzo Perrone, professeur de philologie classique (Université de Bologne, Italie), s’est intéressé à la figure de Louis Massignon, dans sa pratique d’un œcuménisme interreligieux par le biais de la prière de compassion. Le pasteur Marius Cruceru, professeur de patrologie (Faculté de théologie baptiste de l’Université Emmanuel d’Oradea, Roumanie) a présenté la vision de saint Augustin concernant les groupes chrétiens hétérodoxes de son époque. Michel Stavrou, professeur de dogmatique (Institut de Théologie orthodoxe Saint-Serge, Paris) a ensuite exposé la manière dont le théologien byzantin du 13e siècle Nicéphore Blemmydès donnait une approche patristique de la pneumatologie susceptible de dépasser la querelle du Filioque, en affirmant que l’Esprit procède du Père par le Fils, exprimant ainsi la relation spécifique éternelle qui unit le Fils à l’Esprit sans contrevenir à la reconnaissance du Père comme unique principe en Dieu.
Lucian Turcescu, professeur orthodoxe de patristique (Université Concordia, Montréal, Canada) a évoqué l’antagonisme possible entre dévotion et théologie, dans le cas particulier de la dévotion mariale et du rôle « co-salvateur » de la Vierge Marie, qui sur le plan théologique renvoie à son intercession auprès du Christ. Ysabel de Andia, spécialiste de littérature chrétienne antique et chercheuse au CNRS (Paris), a présenté des « Regards croisés sur la Sagesse », évoquant l’évolution de la notion de Sophia, depuis les Écritures jusqu’aux Pères d’Orient et d’Occident, et à la sophiologie du père Serge Boulgakov.
Le deuxième jour, le p. Angelo di Berardino (Institut des Études augustiniennes, Rome), a retracé l’histoire du dogme de l’Immaculée Conception, ses racines augustiniennes et sa portée christologique. Christian Badilita, patristicien et philologue roumain, a ensuite présenté une analyse de la pensée de saint Jean Cassien concernant la controverse avec Augustin au sujet de la grâce et du libre-arbitre. Il a notamment démontré que l’accusation de semi-pélagianisme touchant les Pères provençaux est la conséquence d’une mauvaise compréhension de leur pensée.
Petre Guran, chercheur à l’Institut d’études sud-est européennes de Bucarest (Roumanie), a évoqué le rôle de l’empereur byzantin dans la vie ecclésiale de son époque et son impact sur les décisions conciliaires. Marie-Hélène Congourdeau, chercheuse au CNRS en histoire byzantine (Paris), s’est penchée sur l’histoire des traductions des Pères latins en grec au 14° siècle, et sur les conséquences théologiques de ce mouvement de traductions. Théodore Paléologu, titulaire d’une thèse de doctorat en théologie politique, a proposé une étude comparée de la démarche œcuménique de Joseph de Maistre et de Vladimir Soloviev. Davide Zordan, professeur à l’Institut culturel de Trente (Italie) et auteur d’une thèse sur le père Louis Bouyer, a présenté la lecture de Newman dans l’œuvre du père Bouyer. Monique Alexandre, professeur émérite en littérature chrétienne (Université de Paris IV – Sorbonne), a évoqué la figure du père dominicain Yves Congar et son ouverture à la théologie des Pères d’Orient. Olga Lossky, auteur d’une biographie sur la théologienne orthodoxe Élisabeth Behr-Sigel, a présenté l’ancrage patristique de la démarche œcuménique d’Élisabeth Behr-Sigel.
L’archevêque Théodose a conclu ces deux riches journées de réflexion en soulignant que de telles rencontres étaient un réel ferment d’unité par leur richesse, déclarant notamment : « Votre activité me paraît providentielle, parce que nous sommes à la recherche des saints Pères, dont nous voulons suivre l’exemple, nous revêtir de leur spiritualité, de leur pensée, de leur manière de vivre, qui sont actuelles et nécessaires. […] Nous devons être tous conscients que nous recherchons l’unité de l’Église : celle-ci ne constitue pas l’objet d’une négociation, d’une lutte mais bien d’une découverte. Notre message doit être celui-ci : rechercher et découvrir. »
Après la liturgie pontificale qui eut lieu à Mangalia, ville proche de Constantsa, le dimanche fut consacré à la visite des sites de la région de Dobroudja, sur les traces de saint Jean Cassien, originaire de cette région roumaine selon une tradition bien assurée localement. Les participants se rendirent notamment dans le monastère récemment construit près du village où serait né Jean Cassien et visitèrent des grottes, anciens lieux d’ermitages.
Ce colloque très dense a permis, lors des riches débats qui ont suivi les interventions, d’approfondir la pensée des Pères d’Orient et d’Occident et leur réception aujourd’hui, dans la perspective d’un rapprochement entre les chrétiens. La rencontre fut marquée par l’accueil extrêmement chaleureux et bienveillant de l’archevêque Théodose. Un volume publié aux éditions Beauchesne devrait prochainement rassembler les différentes communications.
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