Jovan Janjić, «Soyons des hommes. Vie et paroles du patriarche serbe Paul», traduit du serbe par Kosta Christitch et Lioubomir Mihailovitch, éditions du Diocèse orthodoxe serbe d’Europe occidentale, Paris et Belgrade, 2008, 256 p.
Ce livre, écrit par Jovan Janjić, collaborateur du principal hebdomadaire serbe «NIN», présente la vie et la personnalité exceptionnelle du patriarche de l’Église orthodoxe serbe Paul, pour lequel tous les orthodoxes ont, en ce temps de Noël une pensée particulière, alors que la faiblesse de son grand âge l’oblige puis plusieurs mois à rester hospitalisé.
C'est le premier ouvrage de cette envergure à être consacré au patriarche lui-même. Tout en apportant de nombreuses informations biographiques et en faisant clairement le point sur ce qui fut la position du premier hiérarque de l'Église serbe lors de la longue et dramatique période de conflits qu'a vécue l'ex-Yougoslavie, il dessine, à travers notamment des anecdotes pleines de saveur, le portrait de celui que beaucoup considèrent comme un saint vivant.
Né en 1914 dans une modeste famille paysanne de Slavonie, le futur patriarche Paul,
malgré une santé très fragile, mener les études conduisant à la
prêtrise. Après avoir fréquenté le lycée de Tuzla (1925-1930), puis le
séminaire de Sarajevo (1930-1936), il entra à faculté de théologie de
Belgrade ; il entreprit, parallèlement à ses études de théologie
(1936-1940), des études de médecine mais fut obligé de les interrompre
à cause de la guerre. Durant celle-ci, il dut travailler sur un chantier de construction pour subvenir à ses besoins, mais une blessure le conduisit à se réfugier (en 1941) dans plusieurs monastères de la sainte Montagne serbe, dont les occupants, le temps où il y séjournait, subirent, de la part des envahisseurs successifs (Bulgares et Oustachis), de lourdes épreuves (tortures et massacres). Travaillant ensuite comme enseignant dans la région, il fut accueilli par le monastère de Vujan (1944), alors qu’il était atteint d’une tuberculose avancée, pour y passer les trois mois que les médecins lui donnaient à vivre. après avoir été miraculeusement guéri, il passa quelque temps dans ce monastère où il devint novice, puis fut transféré avec son higoumène au monastère de l’Annonciation (1945). À la fin de la période de noviciat, il devint moine dans ce monastère en 1948 avant d’être, avec toute la communauté, déplacé à nouveau au monastère de Rača (1949). Après avoir été nommé enseignant à l’école de théologie de Prizren (1950), il fut ordonné hiéromoine en 1954, et reçu la même année la dignité de protosycelle, avant d’être envoyé par le Saint-Synode à la faculté de théologie d’Athènes pour y parachever ses études universitaires (1955). Élevé au rang d’archimandrite en 1957, il fut nommé la même année par le Saint-Synode évêque titulaire du diocèse de Raška-Prizren. Dans ce diocèse difficile, qui inclut le Kosovo et la Méthochie, l’évêque Paul déploya pendant trente-trois ans une intense activité, protégeant et restaurant les églises détruites, en construisant de nouvelles, développant l’éducation et l’aide humanitaire, ordonnant de nombreux prêtres et tonsurant de nombreux moines et moniales. Durant toute la période où il était évêque de ce diocèse, il s’occupait souvent lui-même de l’instruction religieuse des enfants et adolescents. N’ayant pas de domestique, il assurait lui-même les travaux d’entretien de sa résidence, nettoyait l’église-cathédrale, participait physiquement aux travaux de construction d’églises et de bâtiments diocésains, et effectuait divers travaux d’artisanat (menuiserie, tôlerie, cordonnerie, électricité, reliure...) au profit de la communauté, dans un petit atelier qu’il avait aménagé. Il avait un train de vie modeste, menait une vie ascétique rigoureuse, et il assuma avec humilité et douceur les nombreuses agressions dont il fut victime de la part d’extrémistes albanais. En 1990, à la surprise générale, alors qu’il n’était pas candidat et à son corps défendant, il fut élu pour exercer la fonction de patriarche de l’Église orthodoxe serbe.
Cette tâche lui incomba au cours d’une période particulièrement difficile, marquée par la guerre fratricide que se livrèrent les membres des différentes « nations » de l’ex-Yougoslavie et par les conflits qui agitèrent le Kosovo et y détruisirent une partie du patrimoine historique de l’Église serbe.
Concernant ces derniers épisodes, l’auteur du livre réhabilite la mémoire du patriarche face à certaines accusations portées contre la hiérarchie de l’Église serbe par bon nombre de médias occidentaux. Il montre, en citant de nombreuses déclarations du patriarche, que celui-ci ne fut à aucun moment l’allié du pouvoir qu’il ne fut le partisan d’aucun parti politique, mais rappela au contraire à tous les dirigeants aussi bien qu’aux citoyens serbes leurs devoirs humanitaires en référence aux valeurs de l’Évangile. Il condamna tous les crimes et témoigna de sa compassion envers tous les hommes subissant les dommages de la guerre, comme le montrent par exemple ces extraits de deux déclarations : «Il n’est ni humain ni chrétien de défendre un crime, et ce serait un péché impardonnable que de justifier des crimes commis par quelqu’un sous le prétexte que celui-ci est issu du peuple auquel nous appartenons. Comme hommes et chrétiens, mais aussi comme représentants responsables de l’Église orthodoxe, nous avons toujours identifié et condamné toute action criminelle, et nous n’avons jamais appliqué des critères différents aux crimes et aux criminels selon l’origine confessionnelle et ethnique de ces derniers»; «nous ressentons les souffrances de tout être humain comme les nôtres. Car toutes les larmes, toutes les blessures physiques ou morales, et toutes les gouttes de sang versées par les hommes, sont des larmes fraternelles, des blessures fraternelles et du sang fraternel.» S’adressant au peuple serbe, il disait encore : «Il vaut mieux souffrir de l’injustice que l’infliger vous-mêmes aux autres, à vos frères d’une confession différente, qui sont tout aussi malheureux que vous; (...) que le crime ne réponde pas au crime et que, devant les épreuves les plus terribles, nous nous comportions en peuple chrétien.»
Une grande partie du livre est consacrée à décrire l’activité pastorale du patriarche depuis sa prise de fonctions. De nombreux passages dessinent aussi son portrait spirituel.
On y apprend que depuis son accession au trône patriarcal il a continué à vivre très modestement. Il se déplace à pied ou en utilisant les transports en commun
, sans garde du corps. Il a renoncé à recevoir le salaire qui lui revient en tant que patriarche et se contente de sa modeste pension d’évêque retraîté de Raška et Prizren, qu’il distribue en grande partie à des familles pauvres et des œuvres humanitaires, car ses propres besoins sont très limités et couverts à peu de frais. Au patriarcat où il vit, il assure lui-même la plupart des travaux de maintenance (serrurerie, plomberie, électricité...) à partir d’un petit atelier qu’il s’est aménagé, se charge lui-même le soir de la fermeture des portes et des fenêtres et de l’extinction des lumières. Il prépare lui-même sa nourriture (laquelle est très frugale), reprise ses soutanes, répare ses souliers, ne voulant être à charge de personne. Il distribue à des prêtres pauvres les vêtements et tissus qui lui sont offerts.
Il se lève chaque jour à quatre heures du matin, accomplit son canon de prières puis célèbre à six heures la divine liturgie. Il ne déroge jamais à cet ordre, même quand il est en voyage et très fatigué.
Il s’efforce en outre de participer chaque soir aux services de la cathédrale.
Dans la revue «Le Messager», depuis plusieurs décennies, il répond chaque semaine aux questions les plus diverses qui lui sont posées par les fidèles.
Pour préciser et compléter ce portrait et donner au lecteur un aperçu de la tonalité de ce livre, nous citerons ces quelques extraits du chapitre intitulé «Le patriarche Paul en privé»:
«Lorsqu’il déménagea de Prizren à Belgrade, à la suite de son élection au patriarcat, rien de substantiel ne changea dans la vie quotidienne du patriarche Paul; il eut simplement à assumer davantage de services et de responsabilités. Il continua à vivre comme il a toujours vécu et à mener une existence totalement monastique.
Il se lève tôt, à quatre heures du matin, voire encore plus tôt. Il observe alors tout le long cycle de prières et lit notamment la prière monastique du matin (...). Puis il vaque à toutes les tâches matinales dans son appartement du patriarcat, avant de se rendre à la liturgie du matin, généralement vers six heures, dans la chapelle patriarcale dédiée à saint Siméon le Myroblyte, au troisième étage de l’immeuble.
Dès cinq heures du matin, on peut voir de nombreuses personnes se presser en direction du patriarcat afin d’assister à la liturgie que célèbre Sa Sainteté. Le grand nombre de fidèles amène souvent le patriarche à célébrer la liturgie dans la grande salle du patriarcat, située au rez de chaussée, qui peut accueillir cinq cents personnes. Ainsi le patriarche répond il mieux aux besoins des fidèles: non seulement la grande salle dispose de plus d’espace que la chapelle, mais les fidèles, parmi lesquels il y a des personnes âgées, n’ont pas à monter trois étages à pied jusqu’à la chapelle, ce qui n’est pas facile en hiver quand il fait encore nuit.
La liturgie que célèbre Sa Sainteté dure plus longtemps que d’habitude, surtout à cause des mentions, durant les prières, des noms d’une multitude de gens ayant besoin d’aide. Le patriarche arrive toujours avec une pile de feuillets, portant les noms de personnes décédées, malades ou confrontées à d’autres malheurs, qui lui ont été adressés par des proches de ces personnes, avec la requête d’en faire mention durant l’office divin.
A la fin de la liturgie, le patriarche prononce une courte homélie devant les fidèles assemblés, toujours en référence à l’Évangile du jour. Le seul objectif de ces homélies est d’instruire les fidèles, aussi le discours du patriarche se borne t il à expliciter l’Évangile du jour. Le vocabulaire utilisé est toujours très précis et accessible à tous.
S’il n’est pas en voyage, commence alors une journée de travail ordinaire, remplie de prières, de labeur et de diverses activités pastorales et spirituellemerit utiles. Après le petit déjeuner, à partir de neuf heures, le patriarche reçoit son secrétaire (...) ainsi que d’autres collaborateurs proches, avant d’avoir, jusqu’au déjeuner, des entretiens de travail, ou d’aller assister à des réceptions ou à des manifestations prévues ce jour là.
Le patriarche prend très peu de repos, qui se présente surtout sous la forme d’un repos actif – une activité physique après un travail intellectuel, ou une activité intellectuelle après un travail physique.
Le patriarche s’efforce de ne pas manquer le service du soir à la cathédrale. S’il se trouve en déplacement en dehors de Belgrade, il se dépêche d’arriver avant le début de l’office divin. Il est ainsi arrivé que, tout juste revenu du patriarcat de Peć, après avoir passé sept huit heures en voiture, le patriarche se rende directement à la cathédrale, pour le service divin. [Il fit de même au retour d’un voyage en Australie qui avait duré vingt-deux heures].
Durant les offices, il se joint souvent à la chorale pour y chanter.
Après les vêpres, il reçoit dans son cabinet des prêtres de diocèse ainsi que des fidèles en quête de conseils spirituels.
Dans la soirée (...) il se rend à divers événements académiques, concerts, premières... À son retour, comme chaque fois qu’il a un peu de temps libre, il lit ou écrit, entre autres, répondant aux nombreuses lettres de fidèles, de prêtres et diverses autres personnes dans le monde.
Le patriarche veille personnellement à tout ce dont il a besoin: il prépare lui même sa cuisine et sa nourriture est pratiquement toujours maigre tout au long de l’année, comprenant habituellement des légumes cuits à l’eau. Ce n’est qu’à l’occasion de fêtes qu’il utilise un peu d’huile. Le patriarche prend rarement du poisson, et jamais de viande (...); 1’un de ses plats préférés est le jus de tomate et, quand il en trouve, il fait cuire des orties...
À la fin du repas, il rassemble soigneusement les miettes restées sur la table, ce qu’il explique d’ailleurs très clairement: “C’est l’énergie divine, par l’intermédiaire du soleil, qui nous a fourni la nourriture que nous absorbons!” Il s’ensuit une conclusion évidente: en gaspillant la nourriture, on gaspille les bienfaits accordés par le Seigneur! (...).
Le patriarche Paul recoud lui même ses propres tenues; il raccommode et procède au nettoyage de ses vêtements. Il répare ses chaussures et en assure l’entretien...
Il se préoccupe aussi de sa condition physique, dans une perspective spirituelle. Car, comme il le dit: «Mon corps est le temple de mon âme, tandis que mon âme est le temple du Saint Esprit!» (...).
Le patriarche se soucie du sort de tous les hommes, du monde entier. Il ne cesse de prier pour lui et se tient au courant des événements, bien qu’il ne suive pas les médias. Il a dit un jour: “Je n’ai pas de téléviseur, ni de radio, et je ne lis pas les joumaux. Mais les circonstances sont telles que les informations ayant de la valeur parviennent jusqu’à moi.” (...).
Le patriarche Paul ne demande jamais rien pour lui même; il partage tout ce qui lui appartient avec autrui.
Un jour, comme je venais d’arriver au patriarcat pour avoir un entretien avec le conservateur du musée de l’Église orthodoxe serbe, celui ci me dit d’une voix attendrie: “Je me trouvais il y a un instant avec Sa Sainteté. Il m’avait appelé en me disant: ‘Slobo, mon enfant, si tu n’as pas de travail en cours, viens me voir!’ Je monte le voir, il me fait asseoir, puis il m’offre un morceau de pastèque, en me disant: ‘On vient de m’apporter une tranche de pastèque, alors il faut que nous la partagions.’”
Puis le conservateur me raconte l’anecdote suivante: “Grand père (c’est ainsi qu’un grand nombre de fidèles appellent le patriarche Paul, par affection) connaît précisément la date de la fête baptismale (slava) de chacun de ses collaborateurs et l’état des finances de chacun, et il nous donne même un peu d’argent afin d’accueillir le mieux possible nos invités. Il prend soin non seulement de nous mais aussi de nos enfants. (...) Quand il en a, il leur envoie des bonbons, du chocolat, des fruits...”
Le patriarche Paul ne veut pas toucher à un objet tant qu’il ne l’a pas payé. Le directeur de l’imprimerie du patriarcat, qui a été longtemps le secrétaire de l’Assemblée des évêques de l’Église orthodoxe serbe, raconte: “Si le patriarche a besoin d’un livre ou d’un dossier qui a été imprimé ici, il ne les emporte pas tant qu’ils n’ont pas été payés, bien qu’il s’agisse de l’imprimerie du patriarcat, placée sous son obédience. Il ne souhaite pas que quiconque supporte des dépenses de son fait.” (...).
Sa Sainteté le patriarche Paul ne célèbre personnellement que sa slava (fête baptismale) qui a lieu le samedi de Lazare. Il sert lui même ses invités. »
On trouvera bien d’autres anecdotes et récits édifiants dans ce livre que l’on peut se procurer à la cathédrale serbe Saint-Sava, 23 rue du Simplon, 75018 Paris.
Jean-Claude Larchet















