Après la mort de Jésus, un de ses disciples, appelé Joseph d'Arimathie, demanda à Pilate l'autorisation de prendre le corps cadavérique du
Christ pour lui offrir une sépulture. La tradition byzantine a toujours mis en valeur de manière particulière ce mystère de la mise au tombeau : l'ensevelissement de Celui qui est le
Vivant, la Source de la Vie. La mort de Jésus, comme sa naissance de la Mère de Dieu ont pour nous un caractère tout aussi profondément antinomique. Le Dieu inaccessible se fait petit enfant dans
le sein d'une Vierge, le Vivant connaît la Mort ...
Nicodème et Joseph d'Arimathie viennent donc prendre le Corps du Christ et apportent avec eux un onguent constitué de myrrhe et d'aloès pour le oindre et l'envelopper avec les linges funéraires
selon la coutume du Judaïsme. Ils le déposèrent dans un sépulcre neuf, près du lieu où on l'avait crucifié. Selon l'évangile de saint Jean le Théologien, cette mise au tombeau a été réalisée en
toute hâte car on entrait déjà dans le temps de la Préparation du Grand Sabbat.
Il y a beaucoup à découvrir dans ce mystère du Sépulcre de Jésus. Nous voyons à travers le récit très sobre de l'évangile que Jésus est déposé dans ce sépulcre neuf, car il n'a pas de sépulture
propre : le Fils de l'Homme n'a pas de pierre où reposer sa tête, pas même pour cet ultime "sommeil" qui précède la Résurrection.
Le point de départ et le terme de la vie de Jésus sont tellement semblables : Il naît dans une grotte, dans la plus totale pauvreté, et repose après la crucifixion dans un sépulcre qui
n'est pas le sien. Il a traversé la vie terrestre comme un étranger.
L'hymne byzantine qui accompagne la procession de l'Epitaphios est éloquente :
"Ayant contemplé le soleil, cachant ses propres rayons et le voile du temple déchiré par la mort du Sauveur, Joseph alla trouver Pilate pour le supplier en disant : donne-moi Celui qui est
étranger depuis sa petite enfance, comme un étranger, devenu étranger. Il s'écria :"donne-moi cet étranger que ses compatriotes ont mis à mort, par haine, comme un étranger. Je suis surpris de
voir l'étrangeté de cette mort. Donne-moi cet étranger qui sait accueillir les pauvres et les étrangers. Donne-moi cet étranger que les Juifs, en le mettant à mort, ont rendu étranger au monde.
Donne-moi, pour que je le cache dans un tombeau, cet étranger qui, comme étranger, n'a pas où reposer sa tête.
Donne-moi cet étranger à qui sa Mère, le voyant mort, s'adressa en disant : O mon Fils et mon Dieu ! Mes entrailles sont emplies de douleurs et mon coeur est bouleversé en contemplant ta mort,
mais par ta résurrection, avec hardiesse, je te magnifie."
En suppliant Pilate, le noble Joseph reçoit par ces paroles le Corps du Sauveur. Puis, avec crainte, l'ayant enveloppé dans un linceul avec de la myrrhe, il déposa dans un tombeau Celui qui
accorde à tous la vie éternelle et la grande miséricorde"
Ce chant est un merveilleux commentaire poétique et mystique de l'affirmation de saint Jean le Théologien au commencement de son évangile : "Il était dans le monde et par Lui le monde
existait et le monde ne l'a pas connu. Il est venu dans sa propre famille, chez les siens, et les siens ne l'ont pas reçu". N'est-ce pas terriblement étrange de voir de la part des
siens cette ignorance affectée parce qu'ils n'ont pas voulu ou osé le reconnaître ? Nous comprenons l'importance considérable que la tradition byzantine accorde à ce mystère de la mise au
tombeau de Jésus. Elle met en évidence ce mystère d'étrangeté de l'ensemble de la race humaine par rapport à Celui qui est la Source de son existence, de son mouvement, de sa vie. Voilà la
terrible conséquence du péché. Nous devenons étrangers à Dieu et lui-même devient un étranger pour nous.
Toutefois cette mise au tombeau est également le "signe de Jonas" donné aux hommes afin qu'ils croient en Jésus et parviennent ainsi à
revenir dans l'intimité du Père à travers Lui. Comme Jonas face aux gens de Ninive, Jésus s'adresse à une génération enlisée dans le péché, une génération menacée de périr dans et de son propre
péché si elle ne se convertit pas. Jésus n'avait-il pas dit à la foule : "Cette génération est une génération mauvaise qui réclame un signe ; il ne lui sera pas donné d'autre signe que celui de
Jonas. Comme Jonas a été un signe pour ceux de Ninive,de même le Fils de l'homme en sera un pour cet âge-ci." (Lc 11, 29-32)
La mise au tombeau qui s'achève dans le mystère de la résurrection à l'aube du troisième jour est le grand signe donné à cette génération, c'est à dire à toutes les générations qui se succèdent
sur la terre jusqu'au retour de Jésus en Gloire. Jonas a été enfoui dans le ventre de la baleine puis rejeté sur la côte car celle-ci ne pouvait le garder vivant à l'intérieur d'elle-même... de
même la terre ne pourra conserver le Vivant à l'intérieur d'elle-même à partir du moment précis où Celui-ci va arracher sa vie à la mort selon le commandement du Père.
Un autre aspect de ce temps de Jésus passé dans le silence de la mort corporelle est sa descente au enfers. Il y a dans la tradition byzantine cette merveilleuse icône du Christ qui tire littéralement Adam et Eve par les mains hors du lieu où ils étaient enfermés et Il les arrache au pouvoir de Satan. N'y-a-til pas dans ce mystère du Sépulcre déjà la victoire du Christ sur la Mort ? Ne chantons-nous pas sans cesse : "Par sa mort, il a vaincu la mort" ? Notre foi n'est-elle pas tout entière édifiée sur cette Victoire ? Le Christ a vaincu le monde, le monde des ténèbres, le monde qui est dominé par l'emprise de la mort. Si la mort, pour les humains, a été la conséquence la plus tragique du péché d'origine. La mise au tombeau du Christ est l'anéantissement du pouvoir de la mort, l'abolition des murailles qui nous interdisaient l'entrée dans la vie divine. Le Christ , par sa mort et sa résurrection, a anéanti tous les obstacles à notre vie divine.