Dans les chapitres trois et quatre de son Traité d'éthique, Maïmonide expose le fruit, dans l'activité humaine, de
l'acquisition des vices et des vertus. On juge un arbre à ses fruits, on découvre la qualité et la santé de l'âme aux actions qu'elle accomplit. Ainsi la sagesse des anciens, reprise à son
compte par Maïmonide, affirme que la santé de l'âme se mesure au fait qu'elle accomplit toujours et avec facilité des actions bonnes, des actes héroïques parfois, des actions nobles. Inversement,
la maladie de l'âme se manifeste dans le fait qu'elle accomplit des actions mauvaises, des forfaits et qu'elle n'est jamais ou rarement source de belles actions.
Comme le corps peut être atteint de maladie, l'âme peut également être viciée, malade. Ses
dispositions et celles de ses parties peuvent ne produire qu'un agir mauvais : l'arbre est alors stérile en bonnes actions. Il n'est plus fécond. Mais si l'homme agit de cette manière, c'est
toujours en étant à la recherche de quelque bien. Maïmonide utilisera une analogie avec les maladies du corps (Il ne faut pas oublier que Maïmonide vivra de la médecine !) : comme le goût
peut se pervertir et provoquer chez le malade une appréciation faussée de la saveur des aliments, l'âme peut apprécier des actions qui pour l'homme sain d'esprit sont tout-à-fait
détestables. L'homme méchant, à cause de son goût perverti, s'imagine que des maux sont des biens et inversement.
Je ne sais pas ce que dirait Maïmonide aujourd'hui, tant la confusion est généralisée dans nos sociétés. Nous avons construit une éthique moderne dans un parfait oubli de la finalité humaine. Cet
oubli de la finalité provient, dans sa version théorique et systématique, de la pensée d'Emmanuel Kant (héritier, avec Descartes, de la décadence de la théologie scolastique).
Kant a réduit, de manière terrible et durable, l'horizon de la vie intellectuelle en proclamant la mort de la philosophie première et le primat de la critique de la connaissance. Kant a enfermé
des générations de penseurs dans le conditionnement de la vie intellectuelle, la raison, et fermé pour longtemps l'accès des intelligences à ce qui les nourrit et les fait respirer : la
connaissance de ce qui est.
Dans nos sociétés, après l'avènement de la puissante idéologie de Nietzsche, nous voulons nous situer au-delà de la distinction du bien et du mal. Ces termes appauvris, pour ne pas dire
vidés de leur sens, ont perdu leur enracinement premier, métaphysique, dans la bonté même des réalités existantes.
Nous avons oublié que le bien existe premièrement dans les réalités existantes : une bonne pomme, une bonne vache à lait, un bon vin, un bon chien de garde et surtout dans les personnes
humaines, un bon ami, de bons parents, un bon professeur etc. Nous avons oublié que le bien c'est : ce qui est face à notre capacité d'aimer, face à notre volonté. Le bien c'est ce que
tous désirent, disait le vieux sage grec Aristote. Cela reste d'actualité !
Nietzsche, quant-à-lui, a absorbé la philosophie première dans une idéologie de l'art en transformant le jugement porté sur ce qui est en un jugement esthétique, un jugement de
valeur dont le créateur, l'artiste, est la seule mesure.
La véritable grandeur, pour lui, est dans l'auto-dépassement de l'homme (jugé trop misérable à ses yeux) par le point de vue de la forme, l'exaltation de l'homme comme créateur de nouvelles
formes, comme créateur d'un nouvel homme "le sur-homme".
Notre culture est profondément marquée par cette idéologie de Nietzsche (dont je ne conteste pas la grandeur) au-delà même de ce que les hommes sont capables de reconnaître ! Nous ne sommes pas
pleinement lucides sur l'emprise des idéologies sur nos vies, sur la transformation de nos modes de vie, sur nos jugements de valeur et sur notre athéisme pratique... Nous vivons bien souvent
comme des païens et la sagesse ne transforme plus suffisamment nos activités, notre agir.
Le méchant désire des fins qui, en réalité, sont des maux dira Maïmonide à la suite de Farabi. Si l'âme humaine est malade, elle doit trouver la médecine qui lui convient et qui sera capable
de rétablir en elle la santé. Cette médecine est l'art de corriger les caractères de l'âme. Cette médecine, vous l'avez compris, s'apparente à l'éducation.
Parlons un peu de ces caractères de l'âme humaine. Le terme grec èthos, à partir duquel a été formé le mot éthique signifie précisément caractère. On parle de l'èthos également
dans la musique. Cela signifie le caractère d'une musique, de son mode musical, de son rythme, de son style etc. Ce caractère est un fruit et non un donné inné. L'acquisition des vertus forme le
caractère. Ces vertus sont acquises par la répétition d'actes bons : des actes de tempérance, des actes de courage, des actes de justice, des actes de prudence, des actes de la vertu de
religion etc.
C'est dans le chapitre quatre que Maïmonide va regarder de plus près ce qui caractérise un acte vertueux. Ici, il introduit un élément très important : un acte vertueux est un acte équilibré. La
tempérance, par exemple, est un intermédiaire entre la lascivité et l'insensibilité au plaisir. Un acte tempérant implique donc une mesure, une règle. Nous comprenons alors comment la Tora va
jouer ce rôle de régulateur, ce rôle d'éducateur, dans l'activité de l'homme. La Tora donne le sens de la mesure, le sens de l'équilibre, dans l'acte humain.
Le courage sera également un juste milieu entre l'audace et la lâcheté. La libéralité un juste milieu entre l'avarice (l'accaparement) et la prodigalité etc. En considérant les vertus, Maïmonide
reprend la connaissance des vertus des anciens philosophes. Je ne regarde pas ici l'ordre entre ces différentes vertus, ordre qui diffère chez les philosophes, mais ce sens de l'équilibre, du
juste milieu, de la mesure qui se retrouve chez la majorité des anciens philosophes et même les plus divers : le Bouddha, Confucius, Platon, Aristote etc.
Le milieu éducatif dans lequel l'homme va se développer va jouer un rôle très important dans les acquisitions des vertus et des vices. Maïmonide le souligne fortement. Mais, si l'homme n'a pas
acquis ces vertus dans son enfance et qu'il veut se corriger, il le pourra avec le conseil des sages. Il lui faudra alors agir contre ses tendances et pratiquer une auto-éducation avec l'aide
d'hommes avisés. Celui qui est lascif, par exemple, devra s'entraîner à l'insensibilité pour progressivement retrouver les actes tempérants. Celui qui est lâche devra s'entraîner à l'audace pour
retrouver un agir courageux etc. C'est ce que Maïmonide appelle le traitement par les contraires. Cette méthode constitue à ses yeux l'astuce de cette auto-éducation.
La formation du caractère de l'âme apparaît donc ici comme une nécessité impérative si l'on ne veut pas parvenir à l'étouffement et la mort spirituelle.
Dans une perspective chrétienne, le Christ vient nous apporter un remède divin qui, sans remettre en question cette nécessité de l'acquisition des vertus, vient au secours de nos maladies.
Le Christ, dans son enseignement, nous dit qu'il est venu non pour les bien-portants mais pour les malades. La vie divine est donnée à l'homme, alors qu'il est encore pécheur. Il nous a aimés
alors que nous étions encore pécheurs... Il est très important pour nous de comprendre que le don de l'Esprit-Saint ne corrige pas immédiatement nos défauts, il ne purifie pas immédiatement notre
psychologie humaine.
Tout cela constitue notre croix : "Celui qui veut être mon disciple, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive" dira Jésus. Nous tourner vers Jésus c'est, à la fois, recevoir le secours dont nous
avons besoin (et bien plus que le secours puisqu'il s'agit de la vie divine) et entrer en lutte avec nous-mêmes, avec le péché qui a provoqué des dégâts dans le caractère de notre âme
spirituelle. C'est pourquoi la conversion va être un chemin et les progrès se feront, selon les personnes à un rythme plus ou moins rapide, plus ou moins lent.
Mais n'oublions jamais la plainte de saint Paul : le Christ a laissé subsister en lui un écharde dans sa chair pour que sa grandeur ne devienne pas en lui l'occasion de chuter dans
l'orgueil.