Il nous faut entrer maintenant dans le grand mystère de la gloire éternelle du Christ réalisée, en sa
nature humaine, à travers le sacrifice de la Croix. Pilate a condamné Jésus à être crucifié. L'heure annoncée par Jésus est arrivée : "Père
glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie".
Dans la tradition johannique de la théologie mystique de l'Eglise Orthodoxe, le sacrifice de la Croix, l'offrande de sa vie et la mort du Christ, ont toujours été liés de manière essentielle -
absolument indissociables - au mystère de sa gloire : la gloire du Fils unique, la gloire éternelle que Jésus, Logos divin, possédait auprès du Père avant même la création du Cosmos.
Jésus est glorifié par le Père en glorifiant le Père par son adoration et son sacrifice : la vertu de religion en Jésus vrai Dieu, mais également vrai homme, est radicalement transformée. En
son âme et en son corps humains, Jésus adore le Père, Jésus offre au Père sa propre vie humaine en sacrifice, il prie le Père avec une intensité ineffable, il accomplit pleinement et totalement la
volonté du Père : "J'ai accompli l'oeuvre que tu m'as donnée à faire" dira-t-il dans la prière sacerdotale.
La vertu de religion en Jésus est absolument parfaite. Mais qu'est-ce que cette vertu de religion ? Cette vertu (εξις en grec) qui n'apparaît, au plan philosophique, qu'au niveau de l'éthique
religieuse, est la source des actes produits par l'homme religieux, celui qui reconnaît l'existence de son Créateur comme Source de son être, de sa vie, de son esprit.
Ces actes de la vertu de religion sont : l'adoration, le sacrifice, la prière et la dévotion. Ces quatre actes sont réalisés dans l'humanité sainte de Jésus avec une plénitude
humano-divine ineffable ; en effet, ils sont réalisés, sous le souffle de l'Esprit-Saint, dans un acte d'Amour infini pour le Père.
L'Amour divin s'empare de la vertu de religion, qui est une vertu humaine, religieuse, et lui donne une dimension divine qui excède la capacité de la vertu de religion. L'acte d'Amour divin
qui est à la source de la réalisation du mystère de la Croix n'est pas proportionné à la puissance de la vertu de religion. C'est un acte produit par une autre vertu, une vertu divine : la charité,
l'Amour divin. (Je tiens à souligner ici que ce terme de charité a perdu terriblement de sa signification dans le langage courant. Il est bien difficile de l'employer aujourd'hui).
En son humanité, Jésus accomplit un acte d'Amour (un acte de charité) pour le Père qui rejoint l'Amour avec lequel le Verbe aime éternellement le Père, s'offre éternellement à Lui, ne vit
que pour Lui.
Saint Grégoire Palamas, dans son homélie sur la Croix (pour la fête de la vénérable et vivifiante Croix), insiste sur ce lien de la Croix
et de la gloire de Jésus, rappelant que Jésus a appelé la Croix son élévation et sa gloire avant même d'y monter. Mais il nous donne également une vision contemplative de ce mystère en montrant
comment ce mystère de la Croix réalisé dans le temps, enveloppe le temps et exerce son efficacité divine non seulement après sa réalisation mais également dès les origines de l'humanité.
Nous sommes réellement face au sommet de toute l'histoire humaine, sommet qui domine tous les temps et tous les lieux de l'histoire des hommes. Saint Grégoire Palamas montre comment cette
Source de la grâce divine a été divinement agissante en nos pères de l'Ancien Testament : tout en rappelant Abel, Seth, Enos, Enoch, Noé, il commence par Abraham, puis Moïse, David etc. Nos Pères
ont vécu de cette grâce qui, agissant en eux, les a rendus agréables à Dieu, bien que de la descendance d'Adam en qui tous les hommes ont péché et ont été enfermés dans la désobéissance et livrés à
la tyrannie du démon.
La grâce, répandue sur le monde par le sacrifice de Jésus, est éternelle et nul homme n'échappe à son opération salvifique et divinisante. Cette grâce est liée à la victoire de Jésus sur le
péché, sur le Malin, sur la mort.
Cette victoire est réalisée en son humanité et donne son sens plénier au mystère de l'Incarnation. C'est pour cette victoire que le Verbe, le Logos divin, est devenu chair. Mais quelle est cette
victoire ? Quelle est cette gloire ? Si le Christ, comme vrai Dieu, n'avait voulu que montrer sa supériorité sur le mal, sa toute-puissance de Verbe de Dieu aurait suffit. Le mystère de
l'Incarnation aurait été totalement inutile. Le Verbe a la puissance de dominer le Mal, de supprimer la mort, d'abolir la souffrance. Le mal ne peut rivaliser avec Dieu. Mais il fallait que
cette gloire du Fils soit pleinement vécue dans l'humanité sainte de Jésus. Il fallait qu'en Jésus l'homme soit glorifié de la gloire du Verbe éternel. Nous n'insisterons jamais assez sur cette
manifestation de l'Amour du Père pour l'homme, pour sa pauvre créature si fragile, composée de chair et d'esprit ! Le Père nous a donné son Fils et Celui-ci est devenu l'un d'entre nous pour que la
gloire du Fils devienne par Lui et en Lui la gloire de l'homme. Cette gloire est manifestée en plénitude à la Croix.
Cette gloire, en son humanité sainte apparaît comme la victoire de son Amour pour le Père. Jésus est victorieux de tout car rien n'est capable de venir limiter son Amour pour le Père. Cet Amour,
alors que Jésus est suspendu au bois, connaît une liberté absolue. Le Sacrifice ira jusqu'au bout, jusqu'à la consommation totale de la victime. Le Feu divin opère le Sacrifice éternel avec une
intensité divine que rien ne peut limiter : tout est donné, offert, brûlé.
Nous reviendrons sur ce mystère de la Croix dans notre prochain article.