Le deuxième chapitre du Traité d'éthique de Moïse Maïmonide, assez bref, considère l'âme dans ses actes
d'opposition ou de synergie avec la Loi divine. Il situe dans l'âme les parties qui entrent en jeu dans la transgression ou la coopération de l'homme avec la Tora.
Pour lui, deux parties sont immédiatement concernées. Il s'agit de la partie sensible et de la partie appétitive. Il exclue catégoriquement du champ d'investigation la partie nutritive et la
partie imaginative, dans la mesure où elles agissent d'elles-mêmes et sans intervention immédiate du jugement de l'intelligence ou du choix qui implique un ordre préférentiel.
Toutefois, Maïmonide laisse la question de l'intelligence en aporie. Il considère qu'en cette partie de l'âme il peut également y avoir une forme de rebellion ou d'obéissance dans la mesure où
l'intelligence peut se convaincre d'une opinion erronée ou au contraire d'une opinion saine.
Cette perspective de Maïmonide est extrêmement intéressante dans la mesure où il révèle trois aspects de la conduite humaine à la lumière de l'ordre de la sagesse divine telle qu'elle s'est
exprimée dans la Tora de Moïse :
Premièrement, la transgression causé par l'attrait désordonné du bien sensible. Deuxièmement, la transgression causée par une orientation désordonnée de la faculté du désir.
Troisièmement, la transgression causée indirectement par la déformation du jugement de l'intelligence dans une conviction erronée à cause de l'affectivité.
Nous retrouvons ici les trois concupiscences dont parle saint Jean le Théologien dans sa première épître : concupiscence de la chair, concupiscence des yeux, orgueil de la richesse.
Notons ici, que l'intelligence n'est pas en elle-même un lieu d'obéissance ou de transgression : elle est, et elle demeure, capable de rechercher la vérité mais elle peut se corrompre à cause de
son lien avec l'affectivité volontaire.
L'orgueil n'est-il pas l'expression limite de cette corruption de l'intelligence, cherchant à s'exalter elle-même dans son jugement propre, à cause de son lien avec une affectivité qui la replie
sur l'exaltation de soi et la détourne ainsi d'une recherche humble et sincère de la vérité ?
Maïmonide, toutefois, précise que dans les actes de l'intelligence, il n' y a rien qui s'apparente à la rebellion ou à l'obéissance. De fait, l'acte parfait de l'intelligence est le jugement. La
dimension du commandement, de l'imperium ou du choix relève d'une intelligence pratique toujours reliée à l'affectivité volontaire.
Maïmonide va ensuite diviser les vertus (qui perfectionnent l'activité humaine) en deux catégories : les vertus éthiques et les vertus
rationnelles.
Il commence par la vertu principale : la Sagesse. Dans une perspective d'éthique humaine, nous n'aurions évidemment pas commencé par cette vertu qui a un caractère ultime. Mais Maïmonide se
situe immédiatement au niveau de la sagesse puisqu'il fait un court traité d'éthique religieuse.
Cette sagesse (qui est une vertu) consiste pour lui dans le connaissance des causes lointaines. Être sage c'est connaître les causes et connaître les causes les plus difficiles à atteindre. Saint
Thomas d'Aquin dira un peu plus tard : "le propre du sage c'est d'ordonner" et la connaissance de l'ordre des choses est en dépendance directe de la connaissance des causes des réalités que nous
connaissons.
La connaissance de la Cause des causes, la découverte de l'existence d'un Être premier sera donc le point de départ de la véritable sagesse. Ce n'est qu'à partir de là que le sage est capable de
saisir l'ordre ultime de toutes choses. Maïmonide consacrera de très vastes chapitres à cette question dans son Guide des égarés.
La deuxième et la troisième vertus affectent également l'intelligence : c'est l'habitus de science et une capacité qui semble relever pour lui de l'intuition : l'intellect.
L'intelligence se forme dans cette recherche de vérité et acquiert une pénétration qui lui permet de progresser plus rapidement, plus facilement. Cet intellect acquis, Maïmonide considère
que ce traité n'est pas le lieu d'en parler plus longuement.
Nous passons donc maintenant avec lui aux vertus éthiques. Celles-ci concernent la partie appétitive de l'âme. La partie sensible est relative à la partie appétitive, comme une
servante, dira-t-il.
Il nomme un certain nombre de vertus : la tempérance, la générosité, la justice, la longanimité, l'humilité, le contentement, le courage, le zèle etc. Cette présentation est fort différente
de l'approche de l'éthique humaine d'Aristote pour lequel les vertus premières et fondamentales sont les vertus que l'on a appelées cardinales : tempérance, force, justice et prudence. Nous
sommes chez Maïmonide dans une éthique religieuse et l'on ne s'attarde pas sur ce qui est sensé être connu.
Regardons maintenant rapidement les vices, il le faut bien... Pour les vertus intellectuelles (sagesse, intellect acquis, intuition-célérité dans la découverte de la vérité) Maïmonide se contente
de dire que les vices sont tout simplement les opposés à savoir la non connaissance des causes et l'incapacité de saisir l'ordre de sagesse des choses, le jugement erroné (l'intelligence se
développe à partir de principes qui sont faux, des a-priori pourrait-on dire).
Pour les vertus éthiques, les vices sont caractérisés par la négligence ou l'excès à l'égard des vertus qui leur sont relatives.
Nous voyons donc se dessiner une éthique religieuse dans laquelle nous allons progressivement comprendre le rôle essentiel que va jouer l'enseignement de la Tora : conduire à la connaissance de
la Cause des causes, la connaissance de Celui qui est premier, l'Archè, et la mise en lumière de l'ordre de sagesse voulu par Dieu dans sa création. La Tora sera l'expression de cet ordre de
sagesse. L'homme va se positionner par rapport à cet ordre de la sagesse divine en posant des actes d'obéissance ou de trangression. Nous verrons cela dans nos prochains
articles.