Comme nous l'avons expliqué dans notre premier article sur Moïse Maïmonide, le dialogue avec ce maître
de la sagesse du judaïsme est rempli de promesses au plan de la recherche philosophique et théologique.
Nous commencerons ce dialogue par un regard approfondi sur les "Huit Chapitres", une oeuvre à laquelle Rémi Brague a donné le titre bien choisi de "Traité d'éthique". (rappel : Maïmonide,
Traité d'éthique, traduction, présentation et notes par Rémi Brague, coll. Midrash, Desclée de Brouwer, Paris 2001)
C'est sur la traduction de ce dernier que nous lisons cette oeuvre courte mais majeure du théologien Maïmonide.
Nous ne pouvons que vous conseiller d'acquérir ce petit ouvrage dont la traduction semble avoir été réalisée avec un très grand souci de fidélité au texte original (écrit en arabe, avec des
caractères hébraïques, ce texte est donné intégralement dans le petit livre après la traduction) et dont les notes et explications apportent le plus souvent une lumière nécessaire dans la
compréhension du discours de l'auteur médiéval.
Le premier chapitre est consacré à l'âme de l'homme. Nous pourrions être étonnés qu'un traité d'éthique se fonde sur une réflexion qui appartient plutôt à une philosophie du vivant. La
connaissance de l'âme est même l'objectif principal de cette partie de la philosophie qu'Aristote place à la fin de sa réflexion sur la philosophie de la nature. Mais notre étonnement s'atténue
si nous comprenons la place si particulière de cette philosophie du vivant à l'intérieur des sciences théorétiques de la philosophie. La philosophie du vivant est comme le trait d'union entre la
philosophie de la nature (la Physique, une réflexion sur l'être-mû) et la philosophie première (connue sous le nom, aujourd'hui, hélas !, totalement galvaudé de métaphysique, qui est la
connaissance de "ce qui est, en tant qu'il est, to on i on en grec).
La philosophie du vivant est une réflexion philosophique sur ce qui se meut, ce qui a en soi-même le principe de son mouvement, l'âme est ce principe comme nous le verrons.
Il est très difficile aujourd'hui de parler de l'âme. Un discours sur l'âme se heurte à une autre conception de la connaissance du vivant, celle élaborée par les sciences biologiques. Celles-ci
sont beaucoup plus efficaces en terme de "domination" sur le vivant et elles ont supplanté la connaissance philosophique du vivant, plus contemplative et gratuite, puisque celle-ci est
ordonnée avant tout à une connaissance théorétique.
Pour Aristote, la philosophie du vivant est d'une grande noblesse, elle s'achève dans la philosophie première et permet également l'éclosion d'une autre partie de la philosophie, la philosophie
de l'activité humaine : l'éthique.
L'éthique aristotélicienne est essentiellement une éthique humaine mais qui ouvre déjà la porte à une éthique religieuse : il n'est qu'à regarder les deux grandes finalités mises en lumière par
le grand philosophe grec : l'amitié qui est la finalité la plus proportionnée à notre nature humaine, pourrait-on dire, puis la contemplation liée à la découverte d'un Être premier, la dimension
la plus "divine" de l'activité humaine, l'activité du "Noûs" (terme grec décidément très difficile à traduire car toute traduction ici implique un certain parti pris : esprit, intellect,
intelligence...)
Maïmonide va donc commencer son traité par expliciter sa conception de l'âme humaine. Celle-ci se caractérise par son unité foncière et par la diversité de ses actions. Les divers degrés de vie
: nutritif, sensible, imaginatif, désirant et rationnel ne constituent pas des âmes, mais des parties de l'âme. Pour comprendre cela, il nous faut revenir rapidement à cette
connaissance philosophique de l'âme. Comment la découvre-t-on ?
Ce que nous observons en premier lieu ce sont les activités diverses du vivant. Celui-ci exerce ses activités selon différentes directions. Il respire, se nourrit, se reproduit, grandit,
exerce des activités de connaissance sensible (il voit, touche, sent, entend, goûte), il imagine, désire, réfléchit, décide etc. Ce sont les multiples activités du vivant que nous connaissons
premièrement. Comment, à partir de là, en vient-on à découvrir une âme ? Ici, il faut éveiller notre attention car il ne suffit pas d'observer et de décrire le vivant. Il faut analyser ces
expériences avec ce regard posé sur le vivant dans son existence très concrète et dans l'unité radicale de vie et l'ordre intime qui existe en lui (cet ordre apparaît clairement dans la
constitution de l'organisme, l'organisation interne de toutes les parties du corps).
Toutes les activités du vivant sont des mouvements, des mouvements que le vivant produit par lui-même et non des mouvements qui lui seraient intimés par un autre, à la différence de l'être-mu,
des corps non-vivants considérés dans la philosophie de la nature.
Quelle est la source de ces mouvements, de ces mouvements réels et ordonnés au plus intime de ce vivant ? Quelle est la fin de ces activités pour le vivant ? Ce n'est pas la complexité du corps
qui peut répondre à cette question. Ce n'est pas non plus la multiplicité des activités vitales du vivant. Ce n'est pas non plus l'une ou l'autre de ces activités considérée de manière isolée.
Ici, l'intelligence s'appuyant fortement sur l'existence de ces activités, sur l'unité radicale existant dans le vivant et sur la présence d'un mouvement réel dans le vivant dont la source ne
peut lui être extérieure, effectue une "induction" très qualitative et découvre l'âme comme principe et fin du vivant, comme cause propre du vivant.
Maïmonide va préciser que l'âme humaine est ce qui l'intéresse dans ce traité. Celle-ci est radicalement différente de l'âme des autres "animaux". Son réalisme le pousse à préciser immédiatement
que même des activités communes à l'homme et aux autres vivants comme la nutrition, ne sont appelées de la même manière que de façon équivoque. La nutrition de l'homme n'est pas semblable à la
nutrition de l'âne ou du palmier ! Chaque espèce a une âme unique et différente de celle des autres espèces. Ainsi pour la sensation : l'agent de la sensation pour l'homme est l'âme
humaine, l'agent de la sensation pour l'aigle est l'âme de l'aigle...
Nous regarderons dans un prochain article les diverses dimensions de l'âme dans le traité de Maïmonide. A suivre donc...