Il ne faut pas, ai-je entendu dire par certains hommes de piété, laisser le
premier venu s'emparer des biens que nous possédons pour subvenir à nos besoins
ou pour soulager les pauvres, surtout si ce sont des chrétiens qui nous lèsent
ainsi : ceci pour ne pas porter la responsabilité des fautes commises envers
nous, si nous faisons preuve de trop d'indulgence à l'égard de ceux qui nous
font du tort.
Cela revient, sous couvert d'un prétexte déraisonnable, à faire passer ses
biens avant soi-même. En effet, si je délaisse la prière et la garde du cœur
pour me mettre à plaider ma cause en justice contre ceux qui veulent me nuire
et pour hanter les antichambres des tribunaux, il est évident que j'attache
plus de prix aux biens en litige qu'à mon propre salut, sans parler aussi du
précepte même du salut qui ordonne : A qui te prend ton bien ne le redemande
pas (Mt 5,40). Comment pourrais-je suivre exactement le
commandement évangélique, si je ne mets pas ma joie à supporter, selon la
parole de l'Apôtre, de me laisser dépouiller de mes biens, puisque, après avoir
obtenu justice et récupéré tous mes biens, on n'a pas pour autant libéré de sa
faute l'auteur de ce tort ? En effet, les tribunaux corruptibles ne peuvent
limiter le jugement incorruptible de Dieu. Car les lois auxquelles satisfait le
coupable sont celles-là mêmes devant lesquelles il lui arrive d'apporter ses
propres accusations. Il est donc bien de supporter la violence de ceux qui
cherchent à nous causer du tort et de prier pour eux, afin d'obtenir que ce
soit par la conversion de leur cœur, et non par la restitution des biens
dérobés, qu'ils se trouvent absous de l'accusation portée contre eux. C'est là
ce qu'exige la justice du Seigneur, afin que nous récupérions non les objets
volés, mais l'auteur même du forfait, une fois libéré de sa faute par la
conversion.
Saint Diadoque de Photicé : Les propos
ascétiques. Cent chapitres.




